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Daruma

Eric Montigny

Le 8 février 2026

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Chez mes parents, il existe un recoin caché, entre une commode et un escalier de bois, où se trouve discrètement exposée une étrange collection de Daruma.

Peut-être avez-vous déjà aperçu quelque part cette figurine rouge en forme de tête moustachue, au regard sévère. Peut-être avez-vous vu ce personnage illustré sur un rouleau mural, dessiné sur une tasse de thé, sur des autocollants, ou même dans des livres d’art.
Si vous êtes déjà allé au Japon, alors c’est certain : vous l’avez souvent croisé, dans un temple, dans un commerce ou chez un ami. En bibelot, en image, sculpté en bois ou en papier mâché.
Il en existe en effet de différentes tailles, déclinés dans des matières diverses.

Mais qui est donc ce Daruma ?

Cette tête rouge, c’est celle de Bodhidharma, le légendaire moine d’origine indienne du VIᵉ siècle, qui a fondé le courant plus tard connu sous le nom de bouddhisme zen. On dit qu’il a voyagé en Chine, et certains affirment même qu’il a créé le célèbre temple Shaolin et son kung-fu ! Bodhidharma occupe une place importante dans l’histoire religieuse, mais c’est aussi un personnage haut en couleur, tel que les mythes populaires les affectionnent.
Ce qui frappe, c’est qu’on le représente toujours comme un barbu en colère, aux sourcils hirsutes. Il incarne quelque chose de puissant et d’énergique, à l’inverse d’une sagesse méditative. Est-ce vraiment lui qui a répandu le zen ? Ou peut-être que le zen n’est pas si « calme » que cela ? Je m’éloigne du sujet !

Vous le verrez dans de nombreux chefs-d’œuvre à l’encre de Chine, peints par de grands maîtres chinois ou japonais tels que Sesshū Tōyō ou Hakuin Ekaku, drapé dans sa toge, l’air sévère.
La légende raconte qu’il a médité si longtemps dans sa grotte qu’il en a perdu l’usage de ses jambes, d’où cette représentation en position assise.

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Bodhidharma, estampe sur bois (ukiyo-e) par l’artiste japonais Yoshitoshi, 1887

Les figurines devenues populaires au Japon viendraient du temple Daruma de Shōrinzan, dans la préfecture de Gunma. Faites de papier mâché, elles sont immédiatement reconnaissables à leur forme ronde. On peut essayer d’en fabriquer soi-même, mais ce n’est pas facile ! Le poids doit se concentrer en bas pour qu’elles puissent se relever toutes seules lorsqu’on les fait rouler. C’est le principe de l’Okiagari-koboshi, une poupée qui se relève toujours.

Il paraît que, sur les premières représentations, le Daruma portait une toge jaune. Mais c’est au Japon que sa toge est devenue rouge, car cette couleur est censée éloigner le mal. Il est vrai que voir cette figure drapée de rouge, qui se relève quoi qu’il arrive, à l’allure puissante, nous encourage face à l’adversité.
Mais, pour être tout à fait exact, la puissance dont il est question est avant tout spirituelle. Et le regard du Daruma, c’est l’éveil.

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Katsuo-ji : Temple des daruma à Minoh dans le nord d'Osaka

Dans la culture populaire, la figurine de Daruma en papier est devenue une sorte de porte-bonheur pour réaliser un vœu. On l’achète généralement dans un temple ou dans certaines boutiques artisanales. Le Daruma est d’abord sans pupille. On formule un vœu en peignant un seul œil au pinceau.

Voici comment : vous prenez le Daruma, étonnamment léger, vous trempez votre pinceau de l’autre main… et là… il ne faut pas se rater. Dessiner un rond au pinceau n’est pas si facile, il faut se concentrer ! On ne voudrait vraiment pas gâcher le travail de l’artisan qui a fabriqué ce beau Daruma aux couleurs vives.

Tout en peignant, on associe ce geste à un vœu de réussite, à une résolution… puis on le laisse sur une étagère. Voir l’œil unique de cette figure incomplète nous rappelle notre intention première. Le fait qu’il se relève nous enseigne la persévérance. Si la résolution est accomplie, l’examen réussi, on peint l’autre œil, l’esprit plein de gratitude. On peut ensuite l’emmener au temple à la saison du Nouvel An pour le brûler : ne pas s’attacher à cet objet dans lequel on a insufflé une force, en quelque sorte!

La figure du Daruma apparaît d’ailleurs dans d’autres domaines de la culture populaire. Par exemple, le jeu d’enfant « Un, deux, trois, soleil » se dit « Darumasan ga koronda » : « Le Daruma a trébuché ! ». Il existe aussi le jeu d’adresse Daruma Otoshi, où il s’agit de frapper rapidement avec un petit marteau en bois des pièces rondes empilées, sans faire tomber la plus haute, qui représente le Daruma. C’est toujours amusant de voir ce Daruma qui regarde vers le haut et ne tombe pas, quoi qu’il arrive. Le terme « Daruma de neige » est également utilisé pour désigner le bonhomme de neige.
Bref, c’est un personnage incontournable de la culture populaire.

Cela dit, il n’est tout de même pas courant de les collectionner comme le fait mon père. Mon père, qui est français, le sait très bien, mais il apprécie l’esprit de cette figure. Dans mon enfance, lorsque nous habitions à Tokyo, les amis japonais qui venaient à la maison étaient toujours amusés de voir ses diverses statuettes. Au fil des années, il en a conservé certaines, d’autres lui ont été offertes.

Eric Montigny

Pianiste